Il y a quelque chose d'étrange à marcher sur du bitume en sachant qu'un ruisseau coule encore dessous. À Talence, plusieurs cours d'eau qui structuraient autrefois la vie quotidienne des familles riveraines ont été progressivement couverts, détournés ou absorbés dans les réseaux d'assainissement au cours du XXe siècle. Aujourd'hui, leurs tracés sont presque entièrement effacés de la mémoire collective — presque, car notre délégation s'est donné pour mission de les faire ressurgir.

Depuis 2021, nous menons un programme de cartographie participative qui croise plusieurs sources : les archives départementales de la Gironde, les plans cadastraux anciens, les photographies aériennes de l'IGN, mais aussi et surtout les témoignages oraux des familles de pêcheurs et de riverains qui ont grandi près de ces eaux. C'est ce dernier matériau — vivant, fragile, irremplaçable — qui donne à notre travail sa profondeur particulière.

Concrètement, notre équipe de bénévoles se réunit deux samedis par mois dans les locaux mis à disposition par la mairie de Talence. Nous travaillons à partir d'une carte de base géoréférencée sur laquelle nous superposons les données collectées. Chaque nouveau témoignage est localisé, annoté et archivé dans notre base documentaire. À ce jour, nous avons reconstitué plus de 4,7 kilomètres de tracés disparus, dont deux bras secondaires du ruisseau de Mussonville et un lavoir de quartier dont l'existence n'était plus documentée dans aucune archive officielle.

La méthode que nous avons développée repose sur un principe simple : ne jamais séparer la carte du récit. Une coordonnée GPS sans histoire n'est qu'un point sur un écran. C'est pourquoi chaque segment reconstitué est accompagné d'au moins un témoignage audio ou écrit qui lui redonne chair — l'odeur de l'eau en été, le bruit des femmes au lavoir, les crues de l'automne qui montaient jusqu'aux seuils des maisons.

Ce travail n'est pas nostalgique au sens passéiste du terme. Il est profondément utile. Plusieurs familles qui ont participé à nos sessions nous ont confié avoir retrouvé un lien inattendu avec leur histoire personnelle, parfois même résolu des questions identitaires qui les taraudaient depuis l'enfance. Savoir que son arrière-grand-père pêchait les anguilles à tel endroit précis, c'est se situer dans une continuité que l'urbanisation semblait avoir définitivement rompue.

Nous cherchons actuellement à élargir notre réseau de témoins. Si vous avez grandi à Talence avant les années 1980, ou si vous avez des photographies, des lettres, des carnets de famille qui mentionnent des points d'eau du quartier, nous vous invitons à nous contacter. Chaque fragment compte. Ensemble, nous redessinons un paysage que la ville croyait avoir oublié.