Joëlle Duboscq s'arrête au milieu du trottoir de la rue Louis-Pergaud et pose la main sur le bitume chaud. « C'est là, dit-elle. Mon père me l'a toujours dit : juste là, sous nos pieds. » Il n'y a rien à voir — une rue banale de Talence, des pavillons, des voitures garées. Mais selon les archives que notre délégation a reconstituées avec elle, le ruisseau de Mussonville coulait effectivement à cet endroit précis jusqu'à son couverture, dans les années 1960.

Joëlle est née en 1951 dans une maison qui n'existe plus, à quelques centaines de mètres de là. Son père, Marcel Duboscq, était ouvrier à la raffinerie mais consacrait ses matins libres à la pêche aux écrevisses dans les bras secondaires du ruisseau. Sa mère, Albertine, faisait partie des dernières femmes du quartier à utiliser le lavoir collectif avant que la famille s'équipe d'une machine. Ces deux pratiques — la pêche et le lavoir — sont au cœur de la mémoire que Joëlle a partagée avec nous lors de trois sessions d'entretien menées entre octobre et décembre derniers.

« Le lavoir, c'était pas que pour laver, explique-t-elle. C'était le journal parlé du quartier. Ma mère savait tout ce qui se passait grâce au lavoir. Les naissances, les deuils, les disputes entre voisins. Elle rentrait avec le linge propre et les nouvelles du jour. » Ce que décrit Joëlle, les historiens l'ont largement documenté pour les lavoirs ruraux. Mais pour les lavoirs urbains de la banlieue bordelaise, les témoignages directs sont rares. Le sien est précieux.

La pêche de son père, elle, avait une dimension plus silencieuse. Marcel Duboscq ne parlait guère, mais il emmenait sa fille avec lui les matins d'été. « On partait avant que la ville se réveille. Il connaissait chaque pierre, chaque courbe du ruisseau. Il savait où se cachaient les écrevisses selon la saison, selon la météo. C'était un savoir qu'il avait appris de son propre père. » Ce savoir-là n'a pas été transmis plus loin : Joëlle n'a pas de frères, et ses enfants ont grandi loin de l'eau. « Avec moi, ça s'arrête », dit-elle sans dramatisme particulier. C'est précisément pour ça qu'elle a accepté de témoigner.

Grâce aux récits de Joëlle, nous avons pu localiser avec précision deux points de pêche sur le Mussonville et identifier le lavoir dont elle parle — un bâtiment dont nous n'avions jusqu'alors que des mentions indirectes dans les archives municipales des années 1930. Une photographie de famille qu'elle nous a prêtée, prise vers 1958, montre sa mère et deux voisines devant une structure maçonnée avec un auvent en zinc. En la croisant avec le cadastre de l'époque, nous avons pu situer ce lavoir au niveau de l'actuelle intersection de la rue des Glycines.

Joëlle reviendra au printemps pour une dernière session. Elle souhaite cette fois évoquer les crues — les grandes et les petites, celles qui faisaient peur et celles qui, dit-elle, « avaient une odeur de fête ». Nous l'attendons avec nos enregistreurs et notre carte, prêts à laisser l'eau reprendre, le temps d'un récit, la place que la ville lui a prise.